Le problème du Vieux-Lyon et des traboules

Lors de la saison printemps-été 2019, certains d’entre vous ont eu l’occasion de croiser l’agent C. alias Clara en visite. Clara était en stage, et en plus de mener des visites contées, elle a également rédigé un mémoire sur la problématique du Vieux-Lyon, le développement touristique de Lyon, la saturation du quartier, les traboules, etc. C’est un sujet d’actualité chez Cybèle, nous lui avons donc demandé de partager ses recherches et ses réflexions !

Du changement pour les visites dans le Vieux-Lyon !

Chez Cybèle, on aime se mettre dans la peau des autres. Un aubergiste du 16ème, un canut, Casanova… Aujourd’hui, on va faire un peu différemment : c’est vous, chers lecteurs et lectrices, qui allez vous mettre dans la peau d’un-e agent-e de l’une des plus nobles corporations de métiers qui soit : celle des professionnel-les du tourisme lyonnais, qui officient dans le Vieux-Lyon.

« La maison blanche. La maison la plus blanche de toute l’Amérique »

Ces professionnel-les se retrouvent face à un épineux problème. Oh, comparé à la montée des eaux à Venise, ce qui menace notre quartier Renaissance préféré n’est pas irréversible : il est tout simplement victime de son succès ! Comme certain-es ont pu s’en rendre compte, difficile de ne pas se marcher dessus dans les traboules… Faut-il renoncer à les visiter ? Ah ça non ! Mais alors comment faire ?

Un petit historique pour commencer

Les traboules existent depuis le 14ème siècle. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, elles ne sont pas une spécialité lyonnaise, loin de là !

On en trouve aussi à Chambéry, Saint Etienne, Nantes… mais il n’y a que chez nous qu’elles se sont développées en forme urbaine classique, jusqu’à être réutilisées au 19ème siècle lors de la construction de la Croix Rousse : il faut avouer que c’était quand même drôlement plus pratique de descendre des escaliers en ligne droite que de se coltiner les routes en lacets de montagne !

C’est d’ailleurs sûrement cette utilisation dans un quartier de canuts qui contribuera à la légende urbaine et tenace qui veut que les traboules aient été aménagées pour protéger les rouleaux de soie…

A Lyon, on commence à les visiter dès le début du 20ème siècle. En 1988, le livre de René Dejean « Traboules de Lyon : histoire secrète d’une ville » en recense 315 et va véritablement déclencher la mode des traboules.

Les années 90 vont achever de donner aux traboules la place qu’elles occupent aujourd’hui, avec l’élaboration des premières conventions en 1991, leur prise en compte dans le plan de sauvegarde, et les trois étoiles que leur attribue le Guide vert Michelin qui propose un circuit traboules dans Saint Jean.

Conventions cours-traboules : j’irais visiter chez vous

La grande traboule : star de toutes les traboules du Vieux-Lyon !

Outils uniques en France, les premières conventions sont établies en 1991 dans certaines traboules du Vieux-Lyon, puis en 1994 à la Croix-Rousse. Aujourd’hui, une quarantaine de traboules sont conventionnées : une vingtaine sur la Croix-Rousse, une vingtaine dans le Vieux-Lyon et une dans la Presqu’île ! Pourtant, ce sont toujours les mêmes qu’on visite… Mais nous reviendrons là-dessus plus tard.

La demande de convention doit venir de la copropriété. Le projet est ensuite soumis au conseil municipal. Contrairement à une rue où on peut légalement expulser des gens, la convention d’une traboule se fait toujours à l’amiable, car elle n’appartient pas entièrement à l’espace public.

La convention oblige les copropriétaires à ouvrir la traboule tous les jours, même les jours fériés, de 7h à 19h en hiver et de 7h à 20h en été.

Le Grand Lyon a pour obligation de s’occuper du nettoyage et de la réparation des sols. La ville de Lyon paye en partie les consommations électriques, ainsi que l’effaçage des tags. Elle contribue à hauteur de 70% aux travaux des parties accessibles : les portes d’entrées, les allées, les locaux poubelles. Elle prend également en charge les luminaires, et l’installation de grilles pour empêcher les touristes de monter dans les parties habitation.

Tout le monde est sensé y trouver son compte, mais dans les faits c’est plus compliqué…

En 1988, on recensait 4 millions de visiteurs à Lyon. Trente ans plus tard, ce sont 11 millions de visiteurs qu’on dénombre… uniquement à l’aéroport ! La fréquentation touristique est en hausse constante depuis dix ans, et les trois-quart des visiteurs arpentent la rue Saint Jean au moins une fois dans leur séjour.
On dénombre à peu près 90 000 visites guidées dans les traboules par an !

Mais le quartier, lui, reste désespérément petit, coincé entre la colline et la rivière. Et les premiers à en pâtir sont les habitants. La circulation est difficile, les commerces de proximité tels que les pharmacies ou boucheries sont remplacés par des glaciers (et on sait bien que le meilleur remède à une angine c’est une bonne glace à la vanille mais quand même…), et de plus en plus de personnes sont tentées de fermer leurs traboules et leurs cours, même conventionnées, car elles n’en peuvent plus du passage et du bruit.

Cybèle : à la recherche d’une solution pour ne pas faire partie du problème ?

En 2018, Lyon a été élue capitale du « Smart Tourism », un tourisme intelligent, respectueux de l’environnement et des habitants. Comme chez Cybèle on a quand même le plus grand professeur qui n’ai jamais existé : le professeur Fluchte, on s’est dit que l’intelligence, ça nous connaissait, et qu’on allait nous aussi, à notre échelle, faire en sorte de mériter ce titre !

Nous avions déjà mis un point d’honneur à ne pas faire de visites dans le Vieux-Lyon durant la Fête des Lumières, afin de ne pas saturer les rues déjà bondées.
Mais comme les traboules au mois de juin ressemblent désormais à s’y méprendre à celles d’un 8 décembre, l’odeur de vin chaud en moins, il fallait réfléchir à une solution sur toute l’année.

Alors, on a demandé la clé de son laboratoire au professeur Gérard Fluchte, on a fait le plein de café, et on s’est enfermés pour se creuser les méninges.

Fallait-il tout simplement arrêter de visiter Saint-Jean ?

Depuis notre création, ce sont 30 500 personnes que nous avons fait trabouler dans le Vieux-Lyon, soit un peu plus de la moitié de nos visiteurs. Sept de nos visites s’y déroulent. Le professeur s’est gratté le crâne et a décrété que ça serait un peu bête de se couper de la moitié de nos revenus, surtout que la vente des visites dans ce quartier nous permet de créer des visites peu demandées mais qu’on prends énormément de plaisir à partager, comme celle des Gratte-Ciels. On a opiné, on a refait du café et on a continué à chercher.

Après quelques nuits de brainstorming intensif, nous sommes ressortis du laboratoire fourbus mais heureux : nous avions trouvé le compromis idéal entre faire bénéficier aux visiteurs de notre patrimoine local et préserver le droit à la tranquillité des locaux : Plus d’arrêts dans les traboules ! Eh oui, après tout « trabouler » veut dire « passer à travers », et c’est un usage qui leur va très bien !

Traboules de Lyon

Désormais, nous parlerons avant ou après la traversée. Il ne sera évidemment pas interdit à nos visiteurs de s’arrêter quelques secondes prendre un cliché, mais les habitants n’auront plus le bonheur d’entendre nos délicates voix résonner dans leurs cours… il faut avouer qu’ils en avaient peut-être marre d’entendre tous les jours la même partie de l’histoire !

Nous avons également décidé de ne plus créer de visites dans le Vieux-Lyon. Après la réécriture de la dernière visite contée du Vieux-Lyon cet hiver, nos créations et ré-écritures nous emmènerons dans d’autres contrées : Lyon est assez riche pour cela, rappelons que le secteur classé patrimoine mondial de l’UNESCO englobe 4 arrondissements !

Il n’y a pas que John Lenon dans la vie

Pour conclure cet article, parlons des Beatles ! Une vieille blague circule chez les guides touristiques : le Vieux-Lyon est composé de trois quartiers : Saint-Paul, Saint-Georges, et Saint-Jean (John)… il ne manque plus que Saint-Ringo ! Et on dirait bien que tout le monde n’a d’yeux que pour l’interprète de « Imagine » : sur les 26 traboules conventionnées du Vieux-Lyon, seules 3 sont visitées assidument, qui débouchent sur la rue Saint-John… euh Saint-Jean.

À Lyon, le verbe « trabouler » ne signifie pas seulement emprunter une traboule : dans l’inconscient collectif, il évoque la débrouillardise, le pas de côté.
Trabouler c’est connaître la ville comme sa poche, c’est ruser, c’est être dans la confidence. Alors vous aussi, rentrez dans le secret et soyez un « smart tourist « : voici quelques adresses (parmi les 26!) qui changent des 3 mêmes traboules pour commencer…

Du côté de Saint-Paul :

La rue Juiverie compte de nombreuses traboules et cours, la plus célèbre restant celle du numéro 8 : la galerie De l’Orme, du nom de son créateur, est un bijou d’architecture. On dit que c’est elle qui lança le style Renaissance qui fait la renommée du quartier, et qui s’exporta dans tout le royaume au cours du 16ème siècle ! Au numéro 5, vous pourrez trabouler pour atterrir place Saint-Paul, et au 4 vous attend la maison Henri IV. Enfin, au 16, vous attends l’ancienne ruelle Punaise : elle doit son charmant nom à sa fonction d’égout à ciel ouvert il y a quelques siècles…qu’elle retrouve parfois les soirs de Saint-Patrick

Rue Lainerie, au numéro 10, vous attends également une autre cour, avec un superbe escalier.

Du côté de Saint-Georges :

Aux 10 et 12 rue Saint-Georges vous attendent de ravissantes cours restaurées, d’où vous pouvez admirer les balcons en bois de l’impasse Turquet. C’est ce qu’on appelle une traboule « aller-retour » : vous pouvez rentrer au 10 pour ressortir… au 12.
Pratique pour éviter une connaissance un peu trop bavarde !

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