Le bistanclaque pan
Bistanclaque dans un appartement de canut

Le bistanclaque pan (ou bistanclaque pour les intimes) n’est pas un art martial nouvelle génération, ni une danse en vogue à Toronto… C’est une machine, faite de bois, de métal, de carton et de fil, qui a eu un profond impact sur la ville de Lyon et sur les lyonnais. Il s’agit du nom populaire du métier à tisser lyonnais révolutionnaire : le métier Jacquard !

Il a quoi de si révolutionnaire ce métier à tisser ?

Il a une mécanique géniale qui permet de lire des cartes perforées :

le bistanclaque-pan et sa carte perforée

Ouais, ok, ça paye pas de mine comme ça une carte perforée, mais en fait c’est un une invention incroyable pour deux raisons !

Premièrement elle contient des informations complexes qui, jusque là, devaient être retenues par les canuts, soit dans leur tête soit grâce à des schémas. L’arrivée des cartes perforées rendent donc leur travail un peu moins pénible.

Deuxièmement, avant que ce système de carte perforée n’arrive il fallait deux travailleurs sur un métier à tisser : le tisseur principal qui faisait passer la navette de gauche à droite en tassant le fil à chaque passage d’un coup de battant ; et le tireur de lac qui sélectionnait les fils  manuellement (enfin… il sélectionnait des cordelettes qui sélectionnaient des cadres en bois, qui eux-même sélectionnaient des fils pour être plus précise… vous ne m’en voudrez pas de simplifier ?). Cette complexe sélection permettait de réaliser le motif coloré au fur et à mesure du tissage. Ce travail pour le moins laborieux disparaît grâce à la carte qui permet de sélectionner mécaniquement ces fils…

En conclusion on peut dire que le métier Jacquard a rendu le travail moins pénible mais qu’il risquait de déclencher du chômage chez les tisseurs puisqu’au lieu de deux, ils ne sont plus qu’un par métier à tisser.
Avec l’arrivée du bistanclaque, de nouveaux métiers voient le jour : le liseur de carte par exemple qui transcrit un motif (fleur, personnage, décor, motif géométrique…) en carton à trous !

Bon et on peut quand même aussi signaler que ce système de carte perforée permet de faire de la musique !

 

 

On peut dire que les cartes perforées lues par la mécanique Jacquard sont un genre de “programme” délivré grâce à un langage ou code binaire fait de pleins et de vides… Vous voyez où je veux en venir ? Ce sont les prémisses d’un nouveau langage qui se développera et deviendra le langage numérique qui fait fonctionner nos ordinateurs encore aujourd’hui !

Et alors l’inventeur, ce Monsieur Jacquard était Lyonnais ?

 

Michel Marie Carquillat (tisseur) d’après Claude Bonnefond

 

Monsieur Joseph Marie Jacquard était presque Lyonnais (Oullinois) et… il a presque inventé ce métier à tisser… (il n’était pas tout seul) ! Il a combiné et perfectionné un ensemble d’inventions préalables.

Avant lui il y a eu Jacques de Vaucanson qui avait eu l’idée de faire tourner mécaniquement les cartes sur un cylindre.
Encore avant lui il y a eu M. Falcon qui avait pensé ce système de cartes reliées qui aboutirait à un motif complexe.
Et encore avant c’est M. Bouchon (rien à voir avec les fameux bouchons lyonnais) qui avait imaginé sélectionner des fils à partir d’une carte à trous, grâce à une complexe mécanique faite d’aiguilles qui lisent un papier perforé.

Et […] encore, encore avant il y a quelqu’un qui s’est dit que croiser des fils permettrait de faire du tissus […] et le big bang, et tout ça…
Mais l’histoire a retenu le nom de celui qui a breveté la mécanique : Jacquard ! Et enfin… TADAM les fils sont sélectionnés ou non par la mécanique :

Si l’aiguille rencontre un trou :

  • L’aiguille s’enfonce dans un trou de la carte,
  • En s’enfonçant, l’aiguille entraîne mécaniquement un crochet,
  • Le crochet tire sur une cordelette,
  • La cordelette lève un fil de chaîne.

Si l’aiguille rencontre un plein :

  • L’aiguille est bloquée par le carton,
  • L’aiguille n’entraîne pas le crochet,
  • Le crochet ne tire pas sur la cordelette,
  • La cordelette ne lève pas le fil de chaîne.

… et la bobinette cherra 🐺

Pourquoi ce nom : “Bistanclaque pan” ?

À cause du bruit :

  • bis : on appuie du pied sur la pédale. Cela relève une moitié des fils de chaîne ;
  • tan : le battant se repousse ;
  • claque : la navette passe ;
  • pan : le battant tasse la trame qui vient de passer..

 

 

Imaginez ce boucan, pour une durée de 8h à 17h par jour (selon la saison et l’ensoleillement) dans des appartements contenant un ou plusieurs métiers en fonctionnement ! Et avec des voisins qui travaillent sur les mêmes machines partout autour… Voici le quotidien d’un canut ! 🙉

Ça a changé quoi à Lyon ?

En plus de changer l’organisation du travail des canuts, le bistanclaque est à l’origine de la Croix-Rousse telle qu’elle se caractérise aujourd’hui : les hauts plafonds propices aux mezzanines (les sous-pentes dit-on chez les canuts) et les immeubles aux grandes fenêtres qui laissent entrer le soleil.

Le métier jacquard ressemble à un métier à tisser classique avec un excroissance correspondant à la mécanique. Celle-ci pour des raisons pratiques et de fonctionnement est située au dessus du métier. La machine devient donc encore plus encombrante !

Jusqu’au début du XIXe les canuts vivent et travaillent dans l’actuel Vieux-Lyon, mais à partir de l’arrivée du bistanclaque au tout début du XIXe siècle, les Vieux immeubles de ce quartier ne peuvent plus accueillir d’aussi grands et lourds métiers. Il faut déménager et construire un quartier où il y a de la place. Et si possible un quartier exclusivement prévu à cet effet parce que ça fait du bruit alors il ne faudrait pas qu’ils soit intégrés ça et là en plein centre-ville… Le village de la Croix-Rousse et le pentes sont assez dispo : les promoteurs construisent !

Les canuts travaillent autant qu’ils vivent dans ces appartements. Enfin, si on compte les heures, ils travaillent un peu plus qu’ils ne vivent. La grande hauteur de plafonds permet d’installer les métiers. On les installe derrière les fenêtres pour avoir un maximum de lumière.

Et au fond il y une sous-pente avec la paillasse ou des lits selon les ressources et en dessous, la cuisine avec le poêle à bois et quelques ustensiles basiques.

 

Jules Férat (1819 — 1889?) — Le Monde illustré

 

En conclusion : Le bistanclaque pan n’est pas un art martial, mais il rappelle une histoire de lutte et de révolte des lyonnais. Ce n’est pas non plus une danse en vogue à Toronto, bien qu’il ait rythmé les journées des canuts pendant plusieurs décennies.

Comments

Laisser un commentaire