Lyon, 8 décembre 1852. [Fête des lumières #4] 🕯

Mardi 8 décembre 2020

Pendant le confinement, chaque jour une chanson ou une histoire ! Aujourd’hui, voici le dernier épisode de notre mini-série sur l’histoire de la Fête des Lumière.

Le mercredi 8 décembre 1852, la toute première soirée des illumination avait lieu à Lyon…

      Lyon, 8 décembre 1852. [Fête des lumières #4]

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Mercredi 8 décembre 1852. Cet après-midi sur le sommet de la colline de Fourvière, la foule qui s’est amassée pour la bénédiction de la Vierge après la messe et la procession a été surprise par l’orage et la pluie battante.

Il est 17h. La nuit est presque tombée sur Lyon. Le parvis est pratiquement désert.

Le chanoine Dugas s’apprête à rentrer lui aussi. Les illuminations ne seront pas pour ce soir, l’orage a fait peur à tout le monde. Hier et ce matin, les prêtres de toutes les paroisses ont placardé des avis indiquant au peuple que les illuminations étaient repoussées à dimanche.

« AVISLa force de l’orage ne permettant pas de placer les charpentes nécessaires pour l’illumination de la chapelle de Fourvière, les fidèles sont prévenus que si le signal de l’illumination n’est pas donné à six heures, par les habitations qui avoisinent l’église, ce sera un indice du renvoi de l’illumination au dimanche 12. »

Maintenant, la pluie s’est arrêtée, le ciel s’est même bien dégagé en fin d’après-midi mais ça ne serait pas raisonnable de donner le signal à 18h. Tout le monde doit probablement vaquer à d’autres occupations. Il va rentrer chez lui.

Sur le parvis, sous les bourrasques froides qui se font de plus en plus espacées, le contremaître Roger Guillot attend patiemment. Il ne sait pas comment ça lui est tombé dessus, mais lundi le patron lui a demandé de superviser l’installation des feux de Bengale le soir de l’inauguration. Celui qui devait s’en charger a eu un accident, il faut bien le remplacer. Les feux de Bengale, les feux d’artifice, ils n’y connaît rien du tout. Mais comme il a supervisé toute l’installation de la statue, il connaît tous les abords du clocher, de la chapelle, il sait ou sont les dangers, et surtout il connaît la statue, ses 5m60, ses 3 tonnes de bronze. Il sait déceler s’il y a le moindre risque.

Comme les illuminations ont été décalées à dimanche. Ça l’arrange bien, il aura bien le temps d’aller causer avec les artificiers, au moins ils pourront travailler dans de meilleures conditions.
En tous cas, c’est terminé pour ce soir. Il va enfin pouvoir dormir tranquille. La Vierge est là haut, l’inauguration a eu lieu, en partie du moins. Tout va bien.

En bas de la colline, sur le Pont du Rhône, Gabrielle rentre chez elle. Après une journée épuisante de travail, elle est allée comme tous les soirs, rendre visite à son mari, malade, hospitalisé à l’Hôtel-Dieu. Elle a complètement oublié cette histoire d’inauguration. De toutes façons, elle n’aurait pas pu assister aux célébrations. Et les illuminations ont été annulées, la seule chose à laquelle elle pense ce soir, c’est au bassouillon, la soupe claire qui les attend, ses enfants et elle, comme seul dîner.

Sur le pont, le vent glacial bleuit ses doigts. Ils ont trempé toute la journée dans l’eau brûlante de ses lessives, et maintenant ils gèlent. Elle sent des larmes qui perlent au bord des yeux. Ce doit être à cause du froid mordant. Ou peut-être à cause de son mari dont l’état n’a pas l’air de s’améliorer. Ou peut-être à cause de la faim qui la tiraille.

Il est presque 6h et Gabrielle traverse la place du Pont. Elle marche vite, et prend la grande rue de la Guillotière. Arrivée à l’angle de la rue des Asperges les cris d’un enfant la sortent de ses pensées. “Regarde maman !” Gabrielle lève les yeux. Sur la plupart des fenêtres autour d’elle des bougies commencent à éclairer la rue.
Elle se souvient des illuminations. Elles avaient pourtant été annulées…
La mère du petit qui a crié lui répond : “Viens vite, on va rentrer et on va mettre nos bougies nous aussi. Y’a pas d’raison que la fête se fasse sans nous !

Gabrielle accélère le pas. Elle voit la lumière qui se propage, peu à peu, dans les rues, sur les fenêtres, il y a de plus en plus de bougies partout. Alors elle se met à courir jusque chez elle. Quand elle entre dans le minuscule appartement, ses enfants sont dans le même état d’excitation. Sa fille Jeanne, du haut de ses 9 ans s’exclame “Maman, regarde, tous les voisins ont mis leurs lumignons !” Tous ensemble, se saisissent des bougies qu’ils avaient soigneusement préparées. À leur tour, ils les allument, les posent sur le rebord de la fenêtre. Gabrielle sourit, plisse les yeux. Une dernière larme coule sur son sourire. Puis, sans se concerter, chacun met son manteau et ensemble ils ressortent dans le froid de décembre.

Sur la colline, le Chanoine Dugas et le contremaître Roger Guillot viennent de se croiser. Ils se sont souhaité bonsoir, vont rentrer chez eux. Roger Guillot va dire aux ouvriers qu’ils peuvent rentrer, et le Chanoine retourne dans la Chapelle pour remercier une dernière fois la Sainte Vierge pour cette belle journée avant de partir à son tour.

Soudain, dans le silence et la nuit noire ils entendent une sorte de clameur sourde qui vient de loin. Ils n’ont pas le temps de se poser la question, un apprenti court à leur rencontre.
PATRON ! PATRON ! VENEZ VOIR ! VITE !

Le Chanoine relève le bas de sa soutane et court après Roger qui court après son apprenti. Ils s’approchent de la balustrade qui surplombe la ville de Lyon. Ils voient les lueurs des bougies qui illuminent les quartiers périphériques de la ville. La Croix-Rousse, la Guillotière sont tout illuminés. Et peu à peu, la lueur semble se propager vers le centre de la presqu’île.

Le Chanoine Dugas regarde, stupéfait, la bouche ouverte. Puis il se retourne vers Roger Guillot : “Où sont vos ouvriers ? Ils sont déjà partis ?” Mais Guillot n’a pas encore eu le temps de les congédier. “Nous devons allumer les feux de Bengale !
Guillot devient blême. “Quoi ? Maintenant ? Mais…” Dugas l’interrompt : “Regardez cette ferveur populaire ! Cette piété, cette dévotion, nous devons allumer les feux de Bengale pour éclairer la statue de la Vierge et montrer à tout le peuple lyonnais que la Mère de Dieu veille sur ses enfants !

Roger Guillot a vu la lueur dans les yeux du Chanoine. La même que celle qu’il voit dans les rues de Lyon. Il fait demi tour, court en direction des ouvriers pour leur donner l’ordre de réinstaller les feux de Bengale. Le Chanoine Dugas encombré par sa soutane vient les aider avec les énormes feux d’artifice sous la statue.

Dans la grande rue de la Guillotière, il y a une foule de plus en plus dense. Maintenant, il y a des bougies pratiquement sur toutes les fenêtres. Gabrielle ne dit rien, elle admire cette lumière, cette chaleur. Tous les ouvriers comme elle qui s’exclament, qui rient. Pierre son fils ainé a beau avoir 15 ans, il regarde toutes ces bougies avec les yeux d’un petit garçon. Un nouveau sourire se dessine sur le visage de Gabrielle.

Ils suivent la foule, traversent le pont du Rhône et se dirigent en direction de l’immense place Louis le Grand. C’est ainsi que l’on nommait la place Bellecour. Au milieu de la foule, Gabrielle sent une main sur son épaule. Derrière elle, la femme du patron de son fils cadet, Philippe, qui lui sourit.
Gabrielle, je suis contente de vous trouver. J’ai hésité d’aller chez vous mais je me suis dit que vous n’y seriez sûrement pas. Philippe m’a dit que votre mari était malade, que c’était dur avec un salaire en moins. Tenez, je vous ai apporté une grosse miche de pain. C’est pas grand chose, mais au moins vous tiendrez quelques jours en mangeant un peu mieux.

Gabrielle n’a pas le temps de la remercier, elle s’est volatilisée dans la foule. Les larmes lui remontent au bord des yeux.

La haut sur la colline, on court, on crie des ordres, Roger Guillot est en sueur, et le Chanoine Dugas a tout sali sa soutane avec de la boue. De temps en temps, l’un et l’autre jettent des regards furtifs à la ville qui brille de plus en plus. Mais ils n’ont pas le temps de s’émouvoir, il faut faire vite. La clameur leur parvient de plus en plus nettement. Ils n’en sont pas sûrs, mais ils ont l’impression que tout Lyon s’est donné rendez-vous sur la place Louis le Grand et sur les quais de Saône. Tout le monde attend de voir la statue illuminée. Alors ils redoublent d’effort.

Sur la place Louis le Grand la foule est bruyante et joyeuse. Tous attendent quelque chose. Ils ne savent pas vraiment quoi. Ils admirent peu à peu les bougies qui s’éclairent sur les grandes façades de la place. Les badauds qui sont allés jusqu’au quai de Saône admirent les bougies se refléter dans l’eau.

Il est presque 8h. La haut, les feux de Bengale sont enfin installés, Guillot crie à tout le monde de s’écarter, de repartir derrière la Chapelle pour se mettre à l’abri. L’artificier s’avance. Il jette un regard à Guillot qui hoche la tête. Il prend la bougie protégée du vent par une petite boite en verre. Allume un cierge long et fin, et allume une mèche, puis une deuxième, une troisième, il les allume toutes, le plus vite possible, Guillot voit qu’il ne tremble pas. L’artificier se relève et se recule en courant imité par Guillot…

Sur la place Louis le Grand et sur les quais de Saône, la foule bruyante s’est tue, dans un hoquet d’admiration. Les feux se sont allumés presque simultanément. D’immenses flammes se dressent sous le clocher. Quelques secondes de stupeur, on admire l’or de la statue de la Vierge qui resplendit, ses mains tendues en avant vers la ville. Et soudain, les hourras, les cris de joie et d’admiration retentissent au milieu de la ville illuminée, résonnant comme autant de joyeuses clochettes jusqu’au sommet de la colline.

Le Chanoine Dugas, la soutane toute crottée, vient de tomber à genoux. Il pleure à chaudes larmes :
Je vous salue Marie, pleine de grâce ;
Le Seigneur est avec vous.
Vous êtes bénie entre toutes les femmes
Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.
Sainte Marie, Mère de Dieu,
Priez pour nous pauvres pécheurs,
Maintenant et à l’heure de notre mort.
Amen

Roger Guillot est ébloui par les immenses flammes des feux de Bengale. Il lève les yeux vers la Vierge. Comme cet ouvrage est majestueux. Son cœur brûle d’une grande fierté. Avoir contribué à cela. Ce réconfort pour tous les lyonnais. Il écoute, ému, la clameur populaire qui vient du bas de la colline, ébloui par les flammes des feux de Bengale.

Gabrielle n’a pas pu retenir ses larmes. Elle tient sous son manteau l’énorme miche de pain offerte ce soir. “Ô Marie, notre tendre mère à tous. Je vous rends grâce pour vos bienfaits. Pour cette aide miraculeuse en ce soir où nous n’avions plus rien à manger. Je vous confie mon mari, mes enfants, veillez sur eux, vous qui êtes si aimante avec tous vos enfants. Je vous salue Marie !

Cette soirée du 8 décembre 1852 allait rester dans les mémoires pendant longtemps. Dès l’année suivante, des illuminations partout dans la ville furent spontanément proposées. Cette tradition a continué jusqu’à nous. Depuis plus de 150 ans, chaque 8 décembre, à Lyon à la tombée de la nuit, la lumière jaillit pour embraser la ville.

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Comments

10 décembre 2020
Hello la conteuse Cybèle Quel bonheur d'écouter les 4 podcasts dédiés à la fête des lumières. Le web qui habituellement "m'agresse" avec des informations et des vidéos qui nous inondent en flux permanent, vient de m'offrir un voyage dans le temps, yeux fermés, laissant mon esprit guidé par votre voix reposante. Merci chère conteuse de ce voyage dans le temps qui m'a emmené en 1852. A très vite. En calade j'espère 😉🎩
Clemence
10 décembre 2020
Merci Hervé pour ce beau commentaire ! À bientôt !

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