Lyon, 6 décembre 1852. [Fête des lumières #2] 🕯

Dimanche 6 décembre 2020

Pendant le confinement, chaque jour une chanson ou une histoire ! Aujourd’hui, voici le deuxième épisode de notre mini-série sur l’histoire de la Fête des Lumière.

Le lundi 6 décembre 1852, Roger Guillot, contremaître de l’entreprise « Lanfrey & Baud » supervisait l’installation de la statue de la Vierge sur le clocher…

      Lyon, 6 décembre 1852. [Fête des lumières #2]

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Lundi 6 décembre 1852. Sur le parvis de la chapelle de Fourvière, tout le monde s’active. Autour du tout nouveau clocher, les ouvriers terminent l’installation des échafaudages. À côté, on installe une grue imposante. Dans un coin, on devine une silhouette féminine de plusieurs mètres de hauteur, cachée sous un grand drap.

Roger Guillot est contremaître aux fonderies Lanfrey & Baud. C’est son atelier qui a été chargé de réaliser la statue de la vierge monumentale sur le point d’être installée. Ce matin là, il observe d’un œil le travail de ses ouvriers, pendant qu’il parle à un apprenti tout fraîchement arrivé dans l’entreprise.

Bon écoute un peu gone, je te résume ça comme tu viens d’arriver mais après tu files que je me r’mette au travail.

Tu vois la grande statue qui est posée là bas. C’est celle-là qu’on va monter tout à l’heure sur le clocher. Ils sont en train de finir d’installer la grue.  J’te récapitule les étapes. Ouvre bien grand tes oreille.

Donc, nous aux ateliers, on commence par recevoir le modèle en plâtre de l’artiste. Faut se méfier hein, t’as bien vu que c’était pas simple de contenter tout le monde. Fabisch, il a gagné le concours, alors il nous a fait passer son plâtre. Mais tu l’as bien vu dans l’atelier, il mesurait 1m60. Le plâtre, pas Fabisch. Après, c’est à nous de nous débrouiller pour le reproduire à l’identique, mais 4 fois plus grand ! Parce que la vierge, si on la posait sur le clocher de Duboys là haut et qu’elle faisait que 1m60 de haut bah… haha tu vois hein. On la verrait pas ça serait ridicule.

Et puis t’as bien vu, même en grand comme ça, on doit faire des petits arrangements pour que les lyonnais ils voyent quelque chose. Les grosses mains tu les as vues ? Ah toi aussi t’as cru que l’artiste il est pas bien cuit hein ? Bah c’est fait exprès gone. Quand tu te bambaneras sur la place Louis le Grand avec ta fenotte, faudra bien que tu voies ses mains à la Sainte-Vierge. Bon. Pareil pour les gros sourcils, et le gros pif, sinon tu verras rien de son visage, rien d’autre qu’un flou tout plat.

Enfin j’m’égare.

Bon donc c’est Guerpillon, il travaille chez nous, il est sculpteur tu l’as pas croisé aux ateliers ? On lui a demandé de reproduire le modèle de Fabisch en taille réelle, 5m60, en cire. Attention, il faut pas oublier les tiges de coulée sur le modèle en cire taille réelle.
Bah quoi me regarde pas comme ça ? Tu sais pas ce que c’est qu’une tige de coulée ? Encore un dégourdi d’la rue de la Plume qu’ils m’envoient.

Bon ben c’est des espèces de tiges qui créeront des cheminées pour pouvoir couler le bronze à l’intérieur. Bah oui t’imagines bien que si on fait un moule tout fermé et qu’on a aucun accès pour faire pénétrer le bronze à l’intérieur ça va être compliqué hein ! T’as toujours rien compris ? Bon bah tant pis pour toi t’iras voir quand ils couleront la prochaine statue.

Alors je reprends. Quand Guerpillon a terminé son modèle en cire, on était prêts à se mettre au travail, mais forcément Fabisch a voulu venir vérifier, et il a râlé parce qu’on avait dénaturé sa statue. Et puis quand il a demandé qu’on la modifie, c’est Guerpillon qui a râlé parce que ça dénaturait son travail à lui !
Ah vraiment ces artistes…

Bref, après ça on a commencé l’ouvrage pour le bronze. Je te redis les étapes, va falloir que tu retiennes tout ça gone.
– D’abord, on recouvre le modèle en cire avec de l’argile. La première couche est très fine pour que tous les détails puissent se voir sur le bronze. Tu vois la tong là sur le pied de la Vierge ? Oui bah je sais bien personne verra jamais qu’elle est en tong mais bon. L’artiste il a dit : on lui met des tongs, alors nous faut bien qu’on se débrouille pour qu’elle ait des tongs. Si on peut les voir, c’est grâce a l’argile très fin.
– Ensuite on rajoute des couches d’argile, de plus en plus grossier, pour faire un gros moule en argile bien solide.
– Après ça, on le passe au four. Ça fait fondre la cire qu’on récupère, et ça solidifie l’argile. Et tu vois comme ça, les tiges de coulée, ben ça devient des espèces de petits tuyaux ! Comme des cheminées quoi.
– Et là, c’est le moment critique, on fait chauffer le bronze à 1200°, et on le coule à l’intérieur du moule par… par… les cheminées des tiges de coulée !
Quand c’est fini, que tout est refroidi, on casse le moule en argile, et la statue apparaît !

Après évidemment, il faut finir avec le doré. Là ça se corse un peu. On utilise des produits chimiques. Tu vois gamin, faut pas déconner avec ça hein.

On réduit l’or en poudre sur une pierre à broyer. Après, faut le mélanger avec du mercure. Quand c’est bien chaud et liquide, on applique sur le bronze à la brosse. Quand c’est fini, faut que le mercure s’évapore. Tu vois gamin c’est là qu’il faut pas trop s’approcher, à force d’aspirer toutes les vapeurs pour les dorures, y en a qui ont fini malades à plus pouvoir bouger de leur lit.
Et puis le patron il aime pas bien avoir des ouvriers qui ont attrapé l’bocon. Alors prends garde à toi gone.

Bon puis après c’est pas l’tout mais va falloir l’installer la vierge ! À ce propos, ils en sont où là bas avec leurs échafaudages ?… Ça avance pas bien vite. Mais faut qu’ils se grouillent parce que moi dans 1h au plus tard j’ai la grue qui sera finie de monter et va falloir qu’on l’installe cet après-midi. Si jamais on a des soucis, on peut pas encore s’y prendre au dernier moment.

Non parce que après en plus il faut qu’on installe le système pour enlever le drap délicatement et dévoiler la vierge à tout le monde, il faut qu’on installe les feux de Bengale pour le soir de l’inauguration, faut démonter tous les échafaudages pour pas que ça soit trop moche.

Eh avise un peu gone, là bas à côté du clocher. C’est le Chanoine Dugas et son copain Guérin. L’autre jour sur le chantier ça causait d’eux. Il paraît qu’ils vont lancer une souscription pour démolir l’observatoire du sommet de la colline. Tu sais pas ce que c’est l’observatoire ? Bah t’es quand même pas bugnasse à c’point là ! Avise autour de nous. Qu’est-ce que tu vois ? Rien d’autre que la chapelle avec le nouveau clocher de Duboys, les échafaudages, et à côté la grosse tour carré qui est presque aussi haute que le clocher de la vierge. Bah oui, c’est ça l’observatoire.

Les chanoines, ils font que d’râler auprès de l’observatoire, moi j’t’y dis, un jour ils vont ben finir par le démolir. Mais lancer une souscription pour ça, ils y vont peut-être un peu fort les curés. Ils ont qu’à payer ça eux-même et puis laisser les braves gens faire quelque chose de plus utile avec leurs pécuniaux.

Avise un peu gone, je vois qu’ils ont fini de monter la grue. Allez, au boulot. Toi tu restes dans un coin, t’écoutes bien pour rappliquer si on t’appelle et qu’on a besoin de toi et sinon tu la boucles et tu regardes pour apprendre.

Roger Guillot court rejoindre ses ouvriers pour ce moment crucial qu’est l’installation de la statue monumentale de la Vierge sur le clocher de la Chapelle.

Le soir, quand il rentre chez lui dans le quartier de la Guillotière, il croise des ouvriers, certains qui mendient, d’autres vêtus de haillons. C’est à eux qu’il pense quand il entend les chanoine vouloir verser des centaines, voire des milliers de francs pour faire détruire l’observatoire.

Le lendemain, la veille de l’inauguration, on sent une certaine excitation dans les beaux quartiers de Lyon. Mais à la Croix-Rousse et à la Guillotière, les ouvriers ne pourront pas participer aux festivités sauf aux illuminations de la ville, et ont souvent bien d’autres soucis en tête.

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